Historique

Appellation de la place

Destination de toute féérie, la place Jamaâ El Fna raconte à travers ses conteurs, ses danseurs, ses vendeurs d’eau et ses charmeurs de serpents, l’histoire du Maroc d’hier et d’aujourd’hui tout en subjuguant ses visiteurs par son charme qui débute le matin et ne trouve encore son comble que le soir. Autre symbole de la ville ocre, religieux, celui-là, le minaret de la Koutoubia voisine étroitement avec la place, les chroniques marocaines médiévales rédigées entre le XIème et le XIVème siècle se réfèrent à une Rahba al-Ksar, une esplanade du palais située dans les parages de la Koutoubia. On y aurait infligé publiquement les peines exemplaires dès le XIIème siècle. Le palais dont il est question et certainement le Ksar al-Hajar édifié à la fin du XIème siècle par les Almoravides et dont les ruines subsistent aux pieds de la Koutoubia. Au fil des siècles, l’espace urbain évolue, s’agrandit et la place rétrécit insensiblement. Dès la seconde moitié du XVIème siècle, la place est décrite par l’auteur espagnol Carvajal Marmol comme un lieu cosmopolite où règne déjà une forte activité commerciale. Le nom actuel de la place Jemaâ el Fna n’apparaît qu’au début du XVIIème siècle dans les textes historiques. L’historien soudanais Abderrahman Es-Saâdi, auteur du Tarikh Al-Soudan donne la seule explication vraisemblable. Le sultan saâdien Ahmed Al Mansour aurait projeté la construction d’une grande et merveilleuse mosquée sur ladite place. Aussi lui avait-on donné le nom de mosquée de la félicité ou de la quiétude (Jemaâ el Hna). C’est alors qu’une épidémie de peste décime une partie de la population, dont le roi, et empêche l’achèvement du bâtiment. Dès lors, le lieu reçut le nom de place de la mosquée anéantie, explication probable pour le mot « El Fna ». On peut dire aussi que Jemaâ signifie « lieu de réunion ». Ainsi, mosquée et place s’unissent dans une même fonction : un rassemblement éphémère….

Au début du XVIIIème siècle, la place est pour la première fois mentionnée dans une chronique en tant que lieu de spectacle, à travers la référence à la halqa, cette sphère créée entre le conteur et son public. Par-delà le divertissement, c’est toute la société marocaine de l’époque que l’historien al-Youssi dépeint dans ses différentes composantes, ethniques et linguistiques, rurales et citadines. Survolons les siècles jusqu’à l’année 1921, date à laquelle un arrêté viziriel de Mohamed El Mokri propose pour la première fois le classement de Jemaâ el Fna parmi les sites à sauvegarder. La place commence à prendre l’aspect actuel : les bâtiments de la poste et de la banque du Maroc viennent d’y être aménagés, plusieurs hôtels et cafés-restaurants sont ouverts autour de la place. Mais la promulgation du dahir interdit toute construction qui mettrait en péril l’identité de Jemaâ el Fna. Le travail architectural du lieu consiste à optimiser l’espace en dedans, l’idée étant que le spectacle est sur la place. C’est tout le peuple qui fait l’attrait de cet endroit légendaire. En 1985, la médina de Marrakech et donc la place Jemaâ el Fna qui en fait partie intégrante sont inscrites sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. En mai 2001,Jemaâ el Fna est proclamée patrimoine oral et immatériel de l’Humanité. Les activités de la place sont issues d’une tradition ancestrale, en perpétuel renouvellement, liées à la ville. De plus elle constitue un témoignage unique d’une tradition vivante mais menacée.

Le but premier de l’Unesco est de sauvegarder ces pratiques traditionnelles et de les protéger contre le tourisme de masse, la standardisation de la culture, l’industrialisation et les conflits armés. Mais aujourd’hui, la place se trouve confrontée à une contradiction majeure : à l’heure où le patrimoine oral acquiert un statut officiel et une reconnaissance internationale, il connaît en même temps le renoncement le plus total puisque la chaîne du maître à disciple qui reliait la vieille génération à la nouvelle semble se briser. Si Jemaâ el Fna reste le lieu par excellence du divertissement, il revêt une forme beaucoup plus mercantile, sous la pression d’une modernisation et d’un accroissement touristique incessants. C’est que, en voulant préserver le patrimoine oral de la place, l’Unesco intensifie maladroitement son attraction touristique. Les acteurs se voient déviés de leur propre dessein ou ne peuvent plus pratiquer leur activité selon la tradition. Consécration à double tranchant.